Compétences et passion : Elisabeth, paysagiste et … flûtiste

Ne jamais se fier aux apparences ! J’ai longtemps cru qu’Elisabeth Fournier était concertiste-flûtiste, étant donné les photos qu’elle postait sur son profil Facebook. C’est lors d’un week-end organisé à Clermont-Ferrand en hommage au chanteur Jean-Louis Murat que j’ai découvert son vrai métier. Pendant une conférence, la philosophe, journaliste et auteure-compositrice-interprète Agnès Gayraud avait comparé l’œuvre du barde auvergnat à un « tiers paysage dylanien ». Selon elle, les paroles parfois nébuleuses du troubadour folk – héros de Murat – auraient poussé ce dernier à cultiver son propre « jardin » sous forme de chansons aux paroles parfois abstraites, telles des plantes vagabondes destinées à alimenter son propre paysage poétique. Elisabeth prit la parole pour citer le paysagiste français Gilles Clément, qui a théorisé ce concept avec une phrase culte : « Faire le plus possible avec, le moins possible contre », ce qui était très précisément la méthode de production de Murat ! La flûtiste était donc paysagiste et non des moindres, puisqu’elle était aussi ambassadrice d’HORTIS (« les responsables d’espaces nature en ville »), Vice-Présidente de World Urban Parks et coordinatrice Paysage et Nature au sein de la direction du développement et de l’aménagement d’une grande métropole ! C’était donc très intéressant de tenter de trouver des passerelles entre son métier et sa passion musicale.

Q. Créativité | Ton métier t’a amené à proposer un projet original à l’institut Jean-Louis Murat sous la forme d’un jardin mémoriel à La Bourboule, commune où Jean-Louis a été élevé chez ses grands-parents. Comment imagines-tu ce lieu, ses idées-forces, son emplacement,
sa maintenance ? La musique et/ou l’univers musical et géographique de Murat inspirent-ils la conception ou est-ce deux choses différenciées ?

R. En tant que paysagiste, j’ai en effet été particulièrement touchée par la sensibilité de Jean-Louis Murat au paysage. Sa chanson « Accueille-moi Paysage » en est l’exemple même ! Le fait également qu’il cite les lieux et les territoires qui ont connu ses sentiments leur donnent comme une chaire vivante incarnée, brûlante, même si presque six mois de l’année ils sont glacés de gel ou de neige. Oserais-je dire qu’étant auvergnate, cela résonne quelque part ! Mais Murat a semé, tout au long de ses textes, de très nombreux repères. Parmi eux, il y a des plantes, des arbres, des grimpantes, des fruits, des arbustes, des fleurs. Quelle inspiration ! Une amie s’en est saisie et a dressé un début d’inventaire. Sur cette lancée, l’idée d’un jardin ne pouvait que germer. Le principe est très simple : il s’agit de créer un jardin composé de plantes citées dans les chansons Murat qui soient résistantes au climat et au sol auvergnat. Chaque groupe de plantes fera référence à la chanson ad hoc. De suite s’est imposée l’idée de l’hommage, par la simplicité du projet, par la poésie des textes, par diverses références dont nous vous réservons la surprise. De plus, comme s’il y avait là-haut un épervier qui surveillait, les planètes se sont alignées. Diverses bonnes volontés et surtout de beaux talents se sont agrégés pour dessiner, peindre et aider aux contacts. Tout reste à faire, bien sûr, mais notre bonne étoile est là, nous comptons sur toutes les bonnes volontés.

Q. Capacité de spatialisation | Tout comme un morceau de musique n’est pas qu’une suite de notes, un paysage n’est pas qu’une accumulation de végétaux. Le vide et le plein sont souvent en opposition : en musique, le silence donne du sens à la note. En paysage, « le vide » (clairières, perspectives) donne du sens à la densité urbaine, souvent saturée de bruit et d’horreurs visuelles (panneaux publicitaires, architectures désuètes…). Est-il possible de créer des zones de « silence visuel ou sonore » grâce à la nature ?

R. Les jardins, les parcs, et plus généralement la nature en ville répondent à un besoin fondamental de l’être humain qui, au fond, vient de la nature, et recherche cet équilibre que lui procurent ces espaces. C’est scientifiquement prouvé à travers quantités de démonstrations d’urbanistes, de médecins ou psychologues. Tout ceci a occupé une grande partie de ma carrière professionnelle. Or, on a souvent tendance à reproduire dans les parcs la frénésie de la ville, à développer une multitude d’aires de jeux et autres parcours sportifs. Pourquoi ne pas aider à s’arrêter, à respirer, à regarder, à observer, à penser, à se taire ? C’est ainsi que j’ai créé dans un parc boisé, en cœur de ville, une clairière de silence, avec des chaises longues sculptées, invitant les promeneurs à regarder les feuilles par en dessous et suffisamment éloignées les unes des autres pour éviter la tentation de se parler. Un peu plus loin, les fauteuils, sculptés aussi, sans mode d’emploi, étaient des instruments de musique, si on les frottait ou les tapait avec un bout de bois. C’était comme un orchestre improvisé !

Pour en revenir à la composition du jardin, c’est tout l’art du jardin : savoir composer avec les plantes, en fonction de leur taille, de leur feuillage, et de la perception de leur feuillage, plus ou moins flou, de leurs couleurs. Il faut savoir jouer avec les saisons, avec la pousse des plantes avec le temps, avec les amitiés ou non des plantes entre elles, avec le sol, bien entendu sans chimie. Et surtout avec le jardinier. Un jardinier amoureux des plantes et du jardin fera toute la différence sur le long terme.

Q. Capacité de réseautage | Tu es Vice-Présidente de World Urban Parks (WUP) et, à ce titre, tu as noué de nombreux contacts à l’international. Fais-tu appel aux mêmes pratiques côté musique pour identifier les bons interlocuteurs, par exemple, si tu as besoin de conseil sur des partitions, des techniques de jeu ?

R. C’est une question amusante, car je me souviens qu’au début de mon implication à WUP, mon anglais était très approximatif. J’assistais à des conseils d’administration avec des personnes venant des quatre coins du monde, parlant anglais ou américain avec des accents de tous les continents dont je n’en comprenais à peine la moitié ! Mais leur bienveillance était incroyable. Je me suis accrochée et j’ai vite progressé pour le parler couramment et j’ai, je crois, fait un bon job ! Pour la musique, j’étais quand même un peu moins nulle ! J’avais arrêté pendant des années et j’ai repris sur des chapeaux de roues à un niveau assez élevé, inconscience aidant ! J’ai donc débuté par un concert de niveau départemental, puis j’ai intégré Flûtissimo, un orchestre de flûtes dans lequel je tiens la partition de flûte 1 ou 2 selon. La bienveillance est de mise, mais on ne peut se permettre n’importe quoi en concert. Je retiendrai donc qu’il ne faut pas hésiter à se lancer même si ça paraît fou. Il faut pouvoir compter sur la bienveillance des autres, même si l’exigence est haute.

Q. Capacité d’improvisation | En musique, il y a la partition et puis des digressions peuvent se produire. C’est souvent le cas en jazz, où un musicien, par exemple, va rebondir sur un riff, un motif musical. La pratique de ton métier te permet-elle aussi des digressions par rapport à un plan établi ? Après tout, la nature est vivante !

R. Est-ce une question de caractère, de confiance, d’avoir prouvé mes capacités d’improvisation ? J’avoue avoir toujours trouvé au sein des diverses administrations et associations – dont Hortis, les responsables d’espaces nature en ville – dans lesquelles j’ai travaillé une assez grande liberté pour développer des actions novatrices. Sans trop savoir comment, je pense aussi avoir souvent soufflé la bonne idée à la bonne personne au bon moment… et évité l’inverse. Surtout, les idées ne viennent pas toutes seules. Elles naissent parce qu’on les a captées quelque part, parce qu’on a eu l’esprit en éveil, ouvert. Avec le travail associatif, j’ai rencontré beaucoup de personnes ayant réalisé des actions transposables qui m’ont donné des idées. Si ces personnes ont osé, alors pourquoi pas moi, pourquoi pas nous ? Toutes ces réalisations sont magnifiques, et vous poussent en avant, en donnant envie de faire mieux. Le feu sacré, la passion, vous emporte et les mots pour convaincre viennent tout seuls ! Bien souvent, je n’ai pas demandé l’autorisation, j’ai fait : « Vous vous sentez libres » !.

Q. Capacité organisationnelle, adaptabilité et négociation | Dans un orchestre, chaque instrument dans son individualité et sa spécificité doit trouver sa place au sein d’un collectif. ? N’est-ce pas pareil au sein d’un projet horticole ou paysager où tu dois trouver le bon agencement entre usages humains (béton, loisirs) et besoins de la biodiversité dans le cadre d’un projet forcément structuré ? ». De plus, côté musique, tu joues à la fois dans un trio et dans l’orchestre Flûtissimo qui comprend une vingtaine d’instrumentistes et parfois une chorale ou des chanteurs solistes. Côté métier, tu pilotes des projets qui impliquent des talents individuels, mais aussi plusieurs corps de métiers. J’imagine qu’il faut faire preuve de pédagogie dans les deux cas, pour rallier des talents musicaux et des professionnels, notamment des élus, à un projet ?

R. La réponse va être à la fois simple pour l’orchestre et plus complexe pour le projet paysager et/ou urbain. Pour l’orchestre, c’est très simple : il y a une partition et un chef d’orchestre. Le chef doit certes composer avec l’orchestre dont il dispose. Il ne va pas faire des miracles, mais c’est lui et strictement lui (ou elle) qui décide et les musiciens se plient à sa volonté d’exécution. Il n’y a aucune place à leurs desiderata. La limite réside dans leur capacité d’exécution. Ils cherchent donc à être les meilleurs possibles. Pour le projet paysager, deux cas de figure se posent. S’il s’agit d’un projet paysager, en tant que chef de projet, je dirige l’équipe. Dans ma façon de travailler, j’aime enrichir le projet des avis de mes collègues. Chacun peut apporter non seulement sa compétence, ce qui est la base, mais son avis et parfois des compétences insoupçonnées, artistiques, par exemple. In fine, j’oriente, j’arbitre, je décide. S’il s’agit d’un projet urbain, le périmètre est beaucoup plus vaste, par exemple à l’échelle de tout un quartier ou de la ville. Je fais partie de l’équipe en tant que paysagiste urbaniste. Je coconstruis les bases du projet en y intégrant les fondamentaux nature, puis je suis le déroulé du projet avec mes collègues.

“La passion n’est pas une distraction, c’est un incubateur de compétences. Derrière chaque passionné dans vos effectifs se cachent des soft skills précieuses : résilience, sens du collectif, rigueur et leadership. Vous souhaitez valoriser ces talents pour booster votre marque employeur et inspirer vos équipes ? Rédacteur web spécialisé, j’aide les entreprises à transformer l’engagement de leurs collaborateurs en récits impactants. Prêt à mettre en lumière les forces vives de votre organisation ? Contactez-moi pour définir votre prochain format d’interview !” Au fait, vous pouvez télécharger l’interview 😉

#competences #passion #musique #soft-skills #communication #engagement #creativite #reseautage #engagement #ManagementDesTalents #Intrapreneuriat #PassionEtMetier