Outre sa célèbre abbaye bénédictine, Cluny (Saône-et-Loire) abrite un trésor caché en la personne de Jean-Pierre Gauthier, infirmier libéral la journée et musicien la nuit depuis une dizaine d’années au sein du « power trio » The Coplie (anagramme de « The Police »). J’ai fait sa connaissance sur un forum dédié à Peter Gabriel il y a près de 20 ans. Ce « soignant rockeur » est également organisateur de concert à ses heures pour un public de fans avertis. Gestion du stress, organisation, intelligence émotionnelle, engagement… Je lui ai demandé s’il existait des passerelles entre un métier forcément exigeant et la pratique musicale.
Q. Gestion de stress | S’afficher « en live » n’est pas anodin. Il faut maîtriser son trac, être capable de réagir à des situations inhabituelles (public bruyant, hostile…) tout en proposant une prestation. Est-ce exagéré de dresser un parallèle avec des situations que tu aurais pu rencontrer par ton métier. « La flexibilité et la capacité à gérer des situations d’urgence tout en restant calme et efficace sont des compétences essentielles pour ce métier » (source : IRSS)
R. Je ne m’étais jamais posé la question. J’ai passé mon diplôme d’infirmier il y a 35 ans. En effectuant mon service militaire chez les pompiers de Paris. Là, j’avais à la fois un rôle utile et j’ai appris plein de choses. J’ai appris, effectivement, à me poser, même dans les situations les plus urgentes : des mecs éventrés sous le métro, des types qui avaient pris des coups de couteau, des accidents de voiture, et j’en passe. Quand tu arrives sur place, le premier truc, c’est d’être super calme, d’essayer de tempérer les choses et, surtout, d’être efficace dans tes gestes. Nous étions une équipe de trois chez les SMUR des pompiers de Paris. Tout le monde faisait le boulot de tout le monde. Il y avait un médecin, un ambulancier et un infirmier dans chaque véhicule. Moi, je faisais des fois le boulot du médecin. L’ambulancier aussi. La hiérarchie n’existe plus quand tu arrives sur un carton de bagnoles. Ça m’a appris beaucoup de choses d’un point de vue technique, mais surtout aussi à gérer le stress pour faire ce que j’avais à faire.
En faisant un parallèle plus léger, sur scène, je peux être troublé par un spectateur qui n’écoute pas, qui crie ou qui est bourré. Quand je monte sur scène, je suis stressé parce que j’ai toujours peur qu’il y ait un problème technique ou de me casser la gueule en arrivant, d’avoir l’air stupide, etc. Mais c’est vrai que ma formation initiale m’a aidé à prendre du recul et à faire les choses dans l’ordre avant de réparer un truc qui ne marche pas. De cette expérience chez les pompiers de Paris, j’ai aussi appris à anticiper : j’ai toujours du matos de secours indispensable sous la main et si je casse une corde, j’ai une deuxième guitare à côté de moi. Cependant, je pense que le plaisir réside aussi dans l’excitation du truc. C’est vrai que si tu ne ressens plus rien, tu changes de boulot. Je me souviens un soir d’une jeune spectatrice particulièrement exaltée dans un bar au fin fond de la Bresse. Elle braillait sans cesse sur plusieurs morceaux de notre répertoire de classic rock. J’ai d’abord essayé gentiment de la calmer. Il y avait trente personnes et on entendait qu’elle. Elle s’est braquée en prétendant être chanteuse et ne pas aimer notre prestation. On a commencé à jouer « Every Breath You Take » et j’ai expliqué la signification du morceau, qui traite de la jalousie, de l’amour trop fusionnel. À la fin de la chanson, elle a pleuré puis elle est venue me voir en excusant.
Pour faire écho au sujet qui nous intéresse, effectivement, je me rends compte que ce sont aussi des choses que j’ai appris. Par exemple, en psychiatrie, aux urgences, quand on est confronté à des ivrognes ou à des types en manque, qu’il y a de la violence, des insultes, etc., j’ai appris à faire retomber la pression en essayant de discuter, en respectant les gens. Peut-être que si j’avais été imprimeur ou je ne sais pas quoi, je n’aurais pas cette relation-là avec le publics gens. Dans mon métier, il faut aussi arriver à ne pas garder non plus un lien trop fort avec les patients, pour ne pas trop souffrir le jour où ils disparaissent.
Q. Savoir-être | Tu fréquentes certains backstage avec -M-, Gail-Ann Dorsey (bassiste de Bowie), Tony Levin (bassiste de Pink Floyd, Peter Gabriel, Paul Simon…), Manu Katché, etc. J’imagine que cela nécessite d’adopter une posture de retrait et d’humilité comme face à un patient ?
R. De l’humilité et de la timidité face à Tony Levin et les autres, définitivement oui ! La barrière de la langue me freinait beaucoup. J’ai un peu le syndrome de l’imposteur en me disant « mais qu’est-ce que je fous là ? ». C’est super étonnant de passer de l’autre côté du rideau. Le hasard et le culot font que tu te retrouves là. Par contre, quand je suis au domicile d’un patient et que cette personne a besoin que je lui prodigue des soins, je vais mettre le paquet pour qu’elle soit le plus à l’aise possible, mais il n’y a pas cette distance ou cette mise en retrait. Un patient s’attend à voir quelqu’un de rassurant, de sûr. Quand je suis backstage, je ne suis pas du tout sûr de moi, même si j’ai appris à tenir une certaine contenance avec l’âge..
Q. Équilibre vie pro/perso | Peux-tu rappeler dans quelles circonstances tu as été amené à monter un concert avec des « pointures » telles que Rachel Z et Tony Levin ? J’imagine que ce fut une activité très prenante, avec des enjeux financiers et d’image importants ? Comment gérer son temps dans une telle situation ?
R. Nous avons organisé des concerts en 2005 et 2006 alors que je ne faisais plus de musique depuis 7-8 ans. On a invité Rachel Z (claviériste de Peter Gabriel) avec Jerry Marotta (batteur), et le multi-instrumentiste Tom Griesgraber. Quand j’ai eu envie d’organiser ces concerts, j’en ai parlé à ma femme qui m’a adoubé et a été partie prenante dans l’aventure. Technicienne de laboratoire, elle avait arrêté son activité pour s’occuper de notre fille, qui a des troubles du spectre autistique. Il nous a fallu monter une association pour gérer toute la logistique (licence de spectacle, SACEM, d’accueil du public, location de salle, etc.), parce qu’on ne pouvait pas le faire en tant que personnes physiques. J’ai aussi embarqué un ami et sa compagne et nous avons monté le truc à quatre. A l’époque, je travaillais beaucoup plus. Pour le concert, nous avons peu dormi parce qu’il y avait énormément de choses à gérer. Nous avons été aidés par une équipe d’une dizaine de personnes, même si nous avons fait 90% du boulot avec mon épouse avant le jour J.
Si je peux faire un rapprochement avec mon métier, c’est qu’il faut être très organisé pour monter un concert : il faut avoir quelques notions de ce qu’est une entreprise individuelle, connaître les normes de sécurité, faire une déclaration au fisc ou à la préfecture, demander une autorisation pour vendre des boissons. Nous avons beaucoup appris sur le tas, emprunté du matériel musical à droite, à gauche, faire de la pub, prévenir des médias, etc. Si j’avais été tout seul, ça aurait été sûrement très difficile. Heureusement, ma femme fonctionne dans le même état d’esprit que moi. Aller dans le même sens, ça aide beaucoup ! Il y a une émulation entre nous deux. On se répartissait les tâches de manière très naturelle. Effectivement, je me rends compte que ce sont aussi des choses que j’ai appris, par exemple, en psychiatrie, aux urgences, à faire retomber la pression en essayant de discuter, en respectant les gens.
Q. Adaptabilité | Rigueur et sens de l’organisation sont dans le top 10 des qualités d’un infirmier libéral (source : La Ruche). Mais n’est-ce pas le cas aussi quand il faut jouer en public en plein air, sur un marché, dans une brasserie, devant 10 ou 300 personnes ?
R. Je ne sais pas si c’est mon tempérament ou mon métier qui m’a appris ça, mais effectivement, il faut être rigoureux, et très organisé. En guise de comparaison, je vais évoquer mon frère, ingénieur des arts et Métiers. Il fait de la musique et il joue de temps en temps comme moi, avec des potes. Il devait jouer pour une fête de promo à l’abbaye de Cluny. Malgré son diplôme d’ingénieur – et bien qu’il soit capable de remuer des montagnes, qu’il ait déménagé des dizaines de fois, qu’il ait divorcé, qu’il ait eu 4 enfants – il a fait appel à son petit frère pour des choses très pratico-pratiques (choix de matériel, nombre de personnes, emplacement de la scène, etc.). Il n’y a pas place pour l’improvisation : avant de présenter quelque chose à un public, il faut l’avoir répété et bien travaillé car il faut respecter le public et soi-même, même pour des amateurs dans un bar ou sur une petite scène. La setlist doit être claire. Il faut avoir son classeur à portée de main, contrôler une intensité montante, descendante, bref … raconter une histoire. Jeunes ou anciens, l’âge importe peu : il faut être préparé !
Q. Résolution de problèmes | Comme en informatique, des fois, rien ne marche. Est-ce que tu as été confronté à des pannes d’équipement en apparence inopportunes, côté métier et artiste et comment y as-tu fait face ?
R. Des incidents peuvent arriver tous les jours. Quand tu travailles à domicile, les gens sont souvent un peu perdus parce qu’ils sont malades ou qu’ils sortent d’une hospitalisation. Parfois, ils ne sont pas passés à la pharmacie, donc ils n’ont pas de matériel. Il faut se débrouiller pour faire de la médecine de guerre, en se débrouillant avec ce qu’ils ont dans leur pharmacie, ou avec ce que j’ai dans ma mallette. Encore une fois, je dois rassurer, éventuellement faire une ordonnance pour prescrire du matériel complémentaire. Mon quotidien consiste donc à résoudre des problèmes matériels. Il y a trente ans, le système médical fonctionnait beaucoup mieux. Côté musical, je touche du bois, je n’ai jamais rien annulé, même dans des conditions précaires. Une panne de secteur peut se produire dans un bar parce que le frigo s’est mis en marche et que ça a fait une surtension.
On s’adapte en expliquant la situation au public. J’ai eu des cordes cassées, des enceintes qui ne marchent pas, mais tu arrives toujours à te débrouiller. Pour mon spectacle « La vie Cali, quoi ! », par contre, si mon système tombe en panne, je n’ai pas de plan B. Je basculerai sans doute en mode acoustique !
Q. Gestion d’équipe et engagement | The Coplie est un trio. Il faut faire preuve d’une certaine endurance, notamment pour effectuer 100 km un vendredi soir et jouer devant une poignée d’amateurs. Comment s’entretient le relationnel et maintenir la motivation, surtout en restant amateurs ?
R. Nous nous sommes rencontrés par hasard y a 13 ans. Le bassiste avait joué un peu de contrebasse dans sa jeunesse et a été régisseur au théâtre de Cluny. Le batteur a commencé de jouer à 40 ans. Nous n’avions aucune ambition quand nous nous sommes retrouvés un dimanche matin à jouer du Police. C’est plus dur que cela en a l’air ! Nous avons progressé par palier, morceau après morceau, presque par défi. Il y a eu beaucoup d’émulation aussi, parce que les amis, la famille, l’entourage nous demandaient des nouvelles. Et puis, nous avons fait le premier concert. Les gens viennent te voir à la fin, non pas pour te dire « bravo » mais plutôt «merci, vous m’avez ramené 30 ans en arrière. Les morceaux de cette époque étaient super ! ».
Après, forcément, tu deviens un petit peu accro à ça. C’est motivant pour trouver des dates. En tous cas, il fallait à la fois prendre du plaisir et faire passer une bonne soirée aux gens, même dans de mauvaises conditions. Une fois, on a joué dans un atelier en plein Charolais au mois de février par moins cinq. On a mangé une pizza à quatre. On a joué à titre gratuit au chapeau et, malgré tout ça, la soirée a été super sympa … 20 personnes emmitouflés dans des couvertures ! Une autre fois, nous sommes descendus à Avallon, à trois heures et demie de route en partant à 10 heures le matin, pour jouer environ deux heures, puis remballer le matos, discuter et repartir vers une heure du matin, puis de nouveau 3 heures et demie de route, puis ranger le matos. Forcément, monter un truc ensemble, ça soude. Au départ, on s’était dit que l’idéal serait de faire des petits concerts dans la région. Quand on a vu que ça fonctionnait bien entre nous, on s’est lancé. Mais jouer est très compliqué en France. Les bars, souvent, ne paient pas, ou on n’est pas déclaré, ou c’est au chapeau… Donc, oui, le cuir est bien tanné. Je n’avais jamais réfléchi avant à tous les points que tu as évoqués (rires).
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